Lettre à un Frère
Bien qu'écrite
à l'origine en 1996, cette planche est plus que jamais
d'actualité. La veine en est toujours exploitée par
l'auteur mis en cause, lequel s'inscrit dans la grande famille des fumistes fumeux "à la Paolo Coelho".
Mon cher Frère.
Je viens d'achever la lecture du "Ramsès" de Christian Jacq. Je sais l'intérêt et le plaisir que tu y as trouvés toi-même et le désir que tu avais à me les faire partager. C'est donc à regret, mais sous la pression impérative du souci de vérité, que je me permets de t'en faire une critique sans complaisance. Je m'y sens aussi contraint par la fraternité maçonnique qui nous lie et qui nous dicte de nous éclairer mutuellement quand l'un de nous risque de s'égarer dans les artifices de prétendus savoirs.
Je ne mâcherai donc pas mes mots ; ce livre n'est qu'un tissu d'escroqueries :
- Escrocquerie à des prétendues connaissances, tant les erreurs grossières bousculent la chronologie.
- Escrocquerie à l'ésotérisme de pacotille de bazar.
- Escrocquerie és-écriture, car on ne peut, dans son cas, parler de littérature.
Je m'explique, ou plutôt, j'argumente : au chapitre de l'Histoire ( grand H ), que dire de l'intrusion incongrue d'Homère arrivant en compagnie du roi Ménélas ?! L'historien grec Hérodote ( 400 av.J.C ) en a situé approximativement l'existence aux environs du VIII° siècle av .J.C, alors que le livre est sensé nous plonger dans l'Égypte du XIII° siècle avant notre ère... Le poète n'a jamais prétendu, dans ses écrits, avoir été contemporain des aventures d'Ulysse et de La Guerre de Troie. Les spécialistes sont de plus en plus conduits à penser que L'Illiade et L'Odyssée sont des récits dont la rédaction collective s'est échelonnée dans le temps, comme furent rédigées les grandes Sagas de l'histoire Islandaise, et même la Bible ; tout cela ne remettant pas pour autant en cause la réalité de la personne d'Homère.
L'arrivée de pirates sardes est toute aussi contestable. A cette époque, la Sardaigne développe une civilisation de l'âge du bronze et de constructions mégalithiques qui n'accrédite pas la thèse d'une pratique courante des déplacements maritimes de ses insulaires. Le premier comptoir installé sur les côtes de cette ile ne verra le jour qu'aux environs du IV° siècle av.J.C ; il sera Phénicien. Détail cocasse ! l'auteur les dépeint sous l'apparence de Normands : Casques à cornes de bêtes, bouclier ronds... Ouf ! l'Égypte l'aura échappée belle ! ça aurait tout aussi bien pu être la flotte de Barbe Noire !
Abordons ! ( c'est le cas de le dire ! ) l'épisode de la visite et du séjour de Ménélas.
Sur le chemin du retour, à l'issue de la Guerre de Troie, les dégats infligés à sa flotte lors d'une tempête, l'obligent à chercher refuge en Égypte. L'ennui, pour la vraisemblance de l'anectode, c'est que la Troie détruite par Ménélas et ses alliés le fut, grosso-modo vers 1180 av.J.C. soit plus d'un siècle après la mort de Séthi I° et donc 55 ans après celle de Ramsés II. En fait, notre pseudo-historien, ignore vraisemblablement les fouilles menées vers la fin du XIX° ( 1873 - 1893 ) par l'allemand Schliemann qui mit à jour les ruines de Troie.
C'est ainsi qu'il découvrit neuf cités dont huit bâties chacune sur les vestiges des précédentes, le septième niveau ( en profondeur) correspondant à la Troie qui nous intéresse. La date prise par Christian Jacq comme référence à la chute de Troie correspond à l'un des multiples pillages de cette ville par les Grecs et qui eut lieu vers 1240 av.J.C.
Il n' y a pas que les dates qui sont contestables mais aussi la crédibilité de la situation. En effet, même pour cause de tempête, quitter Troie pour aller à Sparte en passant par Memphis, c'est faire plus de 1000 km plein sud au lieu de 4 à 500 kms sud-ouest. et 1000 encore pour s'en retourner... A moins que Ménélas ait eu des difficultés à assumer, au bras d'Hélène, son retour à Sparte , dans le rôle d'un royal cocu !
Cela dit, il est vrai qu'il y a bien eu des Grecs en Égypte ; certains d'entre eux y régnèrent même pendant trois siècles sous le nom des Ptolémée. Ils étaient de la famille des Lagides dont la dynastie s'éteignit avec Cléopâtre et le fils qu'elle eut de César, Césarion. Le premier des Ptolémée monta sur le trône d'Égypte sous le nom de Sôter I°, en 305 av.JC, soit exactement 952 ans après la mort de Ramsès II.
Notons encore, au crédit des erreurs magistrales, une bourde d'autant plus remarquable, page 80, lignes 4 à 6. que l'auteur se veut didactique ; je cite :
" Parfois, pour obtenir de très gros blocs, on enfonçait à la masse des coins de bois dans des encoches disposées horizontalement et on les mouillait ; en séchant, les coins se dilataient et exerçaient une pression si forte que la pierre se détachait d'un seul coup."
Qu'une dessiccation aboutisse à une dilatation, voilà une information qui doit faire grand bruit dans le monde des momies !
Autre étalage d'incompétence : l'utilisation de la mandragore comme somnifère. C'est vrai que le mot sonne bien pour une sauce sabbatique mais, au grand dam de l'auteur, cette plante n'a pas les propriétés qu'il lui attribue. Elle appartient à la famille des solanacées et contient des alcaloïdes ( hyosciamine, scopolamine et mandragorine ) qui provoquent la dilatation des vaisseaux sanguins ( action mydriatique ) ; c'est pourquoi, à la Renaissance, on la créditait de vertus aphrodisiaques ; or il est bien connu qu'il n'est pas approprié de s'endormir en "situation galante ". Les sorciers médiévaux, quant à eux, de par la forme vaguement anthropomorphe de sa racine, la dotait de pouvoirs surnaturels et certains prétendaient en avoir crée des humanoïdes. On appelait aussi alors la mandragore "mandegloire" ou "main de gloire".
Lieux traditionnels de provenance : Calabre et Sicile.
Considérons maintenant l'aspect symbolique :
Nous savons que l'univers égyptien s'organisait en référence à une cosmogonie mythologique dans laquelle, après la mort, l'être était embarqué pour un voyage plus ou moins long qui le conduisait, soit aux enfers ou l'on percevait encore la durée du temps, soit, hors de l'espace temps, dans un monde générateur d'énergie positive. Pour le reste, nous ne pouvons faire qu'une lecture "à plat " de l'ensemble des symboles représentatifs de leur panthéon. Le nom, l'histoire et la fonction des acteurs du divin nous sont livrés par la lecture des fresques, pictogrammes et signes phonétiques, le tout complété par les trois écritures : la hiéroglyphique, la hiératique et la démotique. Cet immense travail de décryptage n'a d'ailleur été possible que par une étude conjointe des équivalences phonétiques et d'une traduction simultanée gravée en grec, démotique et hiératique, retrouvés sur un fragment de stèle datant du règne de Ptolémée V, texte d'un décret royal , la fameuse Pierre de Rosette découverte par Champollion.
Ce que nous ignorerons toujours, parce qu'éternellement étranger à cette culture et dans l'impossibilité de nous départir de la nôtre, c'est la véritable dimension métaphysique et la charge émotionnelle que pouvait ressentir l'Égyptien dans la pratique cultuelle ou la fréquentation quotidienne des signes.
C'est pourquoi, je dénie à quiconque la faculté et la prétention à comprendre, au-delà du descriptif fonctionnel, les arcanes et mystères des religions à caractère initiatique. Quant aux pouvoirs des grands initiés, qu'il soit simplement rappelé à l'esprit qu'ils n'eurent de réalité que dans les certitudes de ceux qui prétendaient les détenir et de ceux les en créditant.
La viabilité d'une société tient à l'acceptation unanime d'un fond commun où les croyances, les règles sociales qui en découlent et le monde temporel constituent un système cohérent.
Qu'importe s'il comporte des aberrations scientifiques, technologiques ou comportementales ; Nous ne pouvons porter d'ailleurs ces jugements qu'en référence à notre propre système et à l'idée que nous nous faisons de son bienfondé. Ce réllexe ne date pas d'hier et se résume tout entier dans cette exclamation parodique de Montesquieu : "Comment peut-on être Persan ?"
Christian Jacq prétend nous emmener, en voyeur, au sein des sanctuaires pour accéder aux mystères mais, en dépit des face à face avec les statues, dans des pénombres propices, des phrases sentencieuses mais creuses livrées comme des trésors métaphysiques, le lecteur en est pour ses frais.
Sans prendre la défense de l'auteur, reconnaissons qu'il n'est pas le seul à vouloir prendre les alouettes au miroir de l'ésotérisme et du légendaire. Il y a des années que Jean Markal, en a fait son fonds de commerce. Marchand du Temple ( Allusion plus maçonnique qu'évangélique ! ) il réchauffe la même soupe depuis son premier succès de librairie, succès auquel les Maçons ne sont pas étrangers. Il semble qu'ils aient une prédisposition à prendre, en matière d'ésotérisme, des vessies pour des lanternes. Quand on sait que Markal est un militant actif pour la sauvegarde de la forêt de Brocéliande, en Bretagne, sur l'actuel site de la forêt de Paimpont, commune de Plœrmel , Ile et Vilaine, on peut suspecter sa rigueur historique. Ne sait-il pas qu'Artus (Arthur) roi du Pays de Galles, victorieux des premières invasions anglo-saxonnes est un personnage clef du légendaire celtique de la Grande Bretagne et non du nôtre ? Considéré par l'Angleterre comme un héros national dès l'an mille, sa geste est introduite en France, vers le mileu du XII° siècle, via une traduction en langue vulgaire de l'anglo-normand Wace sous le titre de "Roman de Brut". Ainsi commençait, dans notre littérature, le Cycle Arthurien des Romans dit " de la Table Ronde", parmi lesquels ceux de Chrétien de Troyes et de Marie de France.
Avec la disparition de la mystique chevaleresque, vers la fin du XV° s!ècle, et le recul du vieux fond culturel médiéval au profit de l'Antiquité Classique , marque de la Renaissance, le Mythe Arthurien s'efface. Il ne réapparaîtra, en Angleterre et en France, qu'à la periode du Romantisme. L'Opération Paimpont - Brocéliande a des odeurs d'Office du Tourisme... C'est encore un truc de l'Enchanteur Merlin !
Toute autre est la démarche d'Umberto Eco ou de Claude Métra.
Umberto Eco a le mérite, outre celui de sa grande qualité d'écriture, d'avoir une véritable passion pour l'univers ésotérique. Son œuvre ne se veut pas révélatrice de savoirs occultes mais plutôt incitative à l'égard de notre curiosité. On y sent la patte de l'universitaire et de l'essayiste, en dépit de l'aspect ludique du roman " à clefs ". Mais sa réussite d'écrivain reste liée à la fringale de merveilleux et de mystère qui, par compensation, habite l'esprit d'un grand nombre des hommes et des femmes de nos sociétés prétendument rationalistes. Claude Métra a l'avantage, lui, d'être une véritable encyclopédie des mythes qu'il nous décrit et dont il fait des interprétations plus psychanalytiques que révélatrices de connaissances initiatiques. Mais n'est-ce pas là la vraie et seule voie pour une démarche exotérique ?
Venons -en maintenant au style de Christian Jacq : il se caractérise par une grande pauvreté de vocabulaire. Les redites y foisonnent, non seulement au niveau des mots mais des tournures de phrases qui laissent au lecteur une impression de "déjà lu". On est sans cesse dérangé par les trivialités d'un lexique trop actuel ; ainsi est-il écrit que Ramsés prend des "vacances" .
Pas de poésie ni de lyrisme dans l'évocation des lieux et des espaces.
Même la description d'un vol de migrateurs ne dépasse pas le niveau d'un devoir d'école. Page 100, aux deux dernières lignes :
" Si haut dans l'azur qu'il semblait toucher le soleil, un vol d'oiseaux migrateurs,
disposé en V , se dirigeait vers le sud."
" disposé en V " C'est quoi, ça ? un constat d'huissier ?
" La flèche d'un vol de migrateurs se dirigeait vers le sud." C'est--t'y pas mieux ?
Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres !
Que dire enfin du ressort romanesque ? il est si ténu qu'il éprouve la nécessité de le doubler d'une enquête pseudo - policière dont le manque d'intérêt ne fait qu'alourdir le récit, à moins qu'elle n'ait d'autre fonction que de "faire de la ligne". On peut parier, sans risquer gros, qu'en ces temps pharaoniques, les trafiquants s'intéressaient à des matières plus rentables qu'à des pains d'encre pour papyrus.
Nous n'avons pas affaire ici à un écrivain mais à un "fabricant", non pas au sens artisanal du terme mais pris dans l'esprit du "faiseur".
La technique est grossière. Elle affleure tout au long du livre et n'est pas maîtrisée. Devant soi, une feuille blanche et peu d'idées ; de part et d'autre, des encyclopédies pour l'assaisonnement et la couleur locale. Aucun lien, aucun rythme, aucun souffle épique. C'est une des raisons qui ne m'a pas permis de "décoller", non plus que d'entrer tant soit peu dans le récit. J'ai eu la même sensation que pourrait ressentir un gastronome à qui on servirait une fiche-recette au lieu du plat commandé !
Ce n'est que le fruit d'un besogneux manque d'inspiration, ce qui est d'autant plus notoire qu'il prétend nous faciliter la fréquentation d'êtres exceptionnels et nous introduire dans un monde qu'ils s'étaient taillé à leur mesure.
Quel chroniqueur attitré eut osé décrire sur des tablettes, fresques ou colonnes, les supposées hésitations d'un Ramsès avant l'exercice de la royauté ? Comme si les enfants de pharaons, de dynasties en dynasties, n'étaient pas autre chose que des êtres de pouvoir et conscients du fait ?
Si l'auteur avaient vraiment voulu conduire ses lecteurs à une réflexion sur la dimension symbolique qui est l'essence même de l'univers égyptien, c'est par un livre "à remonter le temps" qu'il nous aurait convié à la cour du Grand Akhénaton, pharaon à l'esprit ô combien plus complexe que celui de Ramsès II !
Le genre dit du roman historique a ses règles. Elles autorisent la création de héros de fiction dans des péripéties qui leur sont propres, le tout placé dans un contexte emprunté à l'Histoire mais dans lequel les personnages ayant appartenu à la réalité vivent le destin que nous leur connaissons. Les références ou les emprunts faits alors au contenu culturel et évènementiel de l'époque choisie peuvent contribuer, naturellement, à définir ou expliquer les comportements des protagonistes issus de l'imagination de l'auteur.
C'est alors faire œuvre d'écrivain.
Une autre démarche est d'écrire pour éclairer des points d'Histoire à la lumière de nouvelles sources de documentation.
C'est alors faire œuvre d'historien.
Christian Jacq ne fait ni l'une, ni l'autre.
Voilà, mon frère : on pourrait écrire un livre sur ce livre car il est exemplaire d'une forme de littérature qui dessert à la fois les Lettres, l'Histoire et la Spiritualité. C'est non seulement une atteinte à la vérité mais aussi à l'intelligence. C'est une caricature que ne mérite pas le titre louable d'ouvrage de vulgarisation dans lequel la préoccupation pédagogique, servie par la rigueur et l'honnêteté, respecte le lecteur.
Nous ne pouvons, hélas ! , pas grand chose contre cette médiocrité, si ce n'est de conseiller à nos amis d'en éviter l'achat. Ils seront d'autant plus difficiles à convaincre que
le livre bénéficie d'une forte campagne de publicité et qu'il précède une suite signée du même auteur et, donc, porteuse des mêmes défauts.
Merci à Christiane Desroches-Noblecourt de nous en fournir l'antidote par une érudition qui, reconnaissant ses limites, stimule la curiosité des "voyageurs du temps ". Et tant mieux si les variations infinies sur la quête d'éternité nous ramènent à la seul certitude de notre mort physique. Trouver est bien la pire des choses qui puisse advenir à un chercheur car c'est toujours la fin d'un rêve.
Quant à la virulence de mes propos, elle est à la hauteur de mon mépris à l'égard des pilleurs de tombes que seule guide la cupidité.
P.SELOSSE
Grand Maître du Grand Devoir Universel