PLAIDOYER
POUR LES BOURREAUX
À propos du roman “Les
Bienveillantes” (NRF- Gallimard) de Jonathan Littell
L’Académie Française a décerné son prix du roman 2006 à Jonathan Littell pour “Les Bienveillantes” dont le style ne dépasse guère celui des écrits d’un thésard. Poncifs de nuits qui tombent et d’aubes qui se lèvent sur des corps qui n’en verront pas la fin. Les Immortels de La Coupole ont récompensé le bon élève étranger qui s’est acquitté en français d’un énorme devoir de compilation et dont la démarche a dû flatter leur amour-propre. Rien à ajouter.
Quant au Goncourt, mêmes raisons, je suppose.
Les motivations des acheteurs m’étonnent moins. Les Konsalik, les Bernadac et les Jean Mabire, en d’autres temps, ont su satisfaire les penchants sadiques de leur lectorat. Les centaines de milliers d’acheteurs de ce livre n’ont certainement pas eu comme unique motivation le seul l’intérêt porté à l’exactitude historique.
Ma démarche est tout autre. Si j’en été lecteur c’est que l’ouvrage ayant pris la dimension d’un phénomène de société, je me devais d’en prendre connaissance en tant qu’acteur de cette dernière. Et j’ai bien conscience d’être à contre-courant de l’extase unanime provoqué par ce “torchons sanglant”. L’épreuve du temps finira bien cependant à renvoyer au néant ce qui n’aurait jamais dû en sortir. Il en est ainsi des bulles médiatiques issues des “cercles parisiens autorisés”. Le ridicule ne tue pas ; le mauvais goût encore moins.
Ça n’est pas la première fois qu’on tente de nous convaincre qu’un monstre n’est rien d’autre que vous et moi, si nous étions pris dans les tenailles d’un conditionnement collectif à la pratique du meurtre. Dans le contexte du temps choisi par l’auteur, au pire pourrait - on trouver une explication si les faits avaient été commis par une jeunesse prise en main, dès l’enfance, par le parti nazi, le culte du chef et de la nation ayant pris le pas sur les valeurs traditionnelles d’un christianisme velléitaire. Le profil bas qualifiant l’attitude des églises était bien à l’image d’une société déliquescente dont la seule motivation était de “sauver la boutique”.
Non, ce ne sont pas des “jeunots” qui mirent en place la machine à exterminer, ni une majorité d’individus immatures qui la fit tourner. Cette qualité allemande de l’organisation et de la planification, destinée à la mise en œuvre d’un projet démentiel, fut servie par des adultes parfaitement responsables parce que parfaitement informés. Les détails sordides cités par le “héros”, lesquels lui provoquent des nausées, sont une tentative dérisoire destinée à rappeler qu’il n’est pas totalement déshumanisé : S’il vomit, c’est qu’il est encore capable de sentiments. Tu parles ! Ça pue, un point c’est tout.
Oui, je sais fort bien qu’il est des individus capables du pire. Je ne suis pas confit en angélisme. Je pense aussi qu’il existe des pulsions morbides chez tout être mais qu’elles s’expriment quand la part de l’ego est telle qu’elle ne peut qu’aboutir à la négation complète de la nature humaine d’un ennemi dont l’existence même devient insupportable. Or, la notion d’ennemi est une construction intellectuelle soumise à l’idéologie dominante. Elle peut varier en fonction des alliances ou d’une définition arbitraire. La pureté de la race, l’expansion de l’espace vital ou prétendu tel, la captation de ressources économiques peuvent conduire à la quasi-destruction de peuples entiers. Il s’agit moins de mettre en esclavage un potentiel humain que d’en éradiquer la présence jusque dans l’expression de sa culture.
Dans cet ouvrage, la part de la fiction n’est là que pour nous rendre tant soit peu digeste “le borchtche de cervelle au sang” servi avec force détails. L’auteur fait montre d’une complaisance interlope au point qu’on serait tenté de se demander si, à travers les 894 pages de son livre, il ne s’est pas offert, de façon virtuelle, une expérience d’appropriation, faute de mieux : La guerre d’un salopard exécuteur des basses œuvres qui croit mettre l’horreur à distance à coup de citations statistiques, d’horaires de convois, d'esprit de corps et de camaraderie à la vodka. Et pour faire bonne mesure, affirmer qu’il n’en est pas moins homme en nous donnant pour preuve qu’il copule encore. Ouf ! on s’inquiétait pour lui !
Anna ARENT, dans sa tentative d’extraire du bourreau sa part d’humanité, n’a jamais eu d’autre but que de le démythifier, nous rappelant son appartenance à l’humanité toute entière. Sa relation du procès d’Eichmann n’a pas cherché à en conclure que tous les hommes “ordinaires” étaient capables d’accomplir des actes similaires. La question sans réponse est celle de savoir si, en dépit de l’interaction de paramètres extérieurs susceptibles d’influer sur le comportement , l’être a capacité ou non à juger de la normalité, et laquelle ?
Dans l’expectative, n’ayons pas peur de passer pour des ringards en parlant d’humanisme et en militant pour les droits de la personne. Sans exiger de tous, dans les cas extrêmes, le devoir de résistance active, il est à espérer que la règle générale ne soit pas celle de la collaboration.
Pierre
SELOSSE
Grand Maître du Grand Devoir
Universel
Janvier 2007