PLANCHES ET TRAVAUX
On reparle de la peine de mort en France
Tout le monde sait que si son abolition avait fait
l’objet d’un référendum, la peine de mort en
France y serait encore appliquée. On doit sa suppression
à la volonté de deux hommes, l’un par son
argumentation, Robert Badinter, l’autre par la
détermination d’un président de la
république , François Mitterand. Les abolitionnistes du
XIX siècle, dominés par la haute figure de Victor Hugo
avaient tracé la voie. Des hommes politiques, des
écrivains, des cinéastes et des philosophes en ont
souligné l’iniquité durant les deux premiers tiers
du XX°. Ce combat en est-il définitivement terminé
pour autant ? C’est plus qu’incertain. Toutes familles
idéologiques confondues, il se trouve encore aujourd’hui
des députés pour réclamer un rétablissement
partiel de la peine capitale à l’adresse de certaines
catégories de crimes considérés comme
particulièrement odieux. La classification tiendrait compte du
type de victime et des circonstances de leur assassinat. On peut en
déduire que pour les promoteurs de ce projet, le simple fait de
donner la mort ne relève pas automatiquement du qualificatif
d’odieux, qui plus est sur la décision d’un juge et
d’un jury d’assises, lesquels ne peuvent se
prévaloir d’agir sous le coup d’une pulsion
passionnelle, l’emprise d’une vengeance, la
dépendance d’une drogue ou d’être en
état de démence. Si tel en était le cas, cela se
saurait.
Il y aurait donc des morts plus conséquentes que d’autres
? la vie du vieillard valant bien moins que celle de l’enfant que
l’on suppose toujours pleine de promesses !
À qui incomberait alors la charge de faire le
distinguo subtil entre les critères permettant
d’établir la frontière de la mansuétude et
de l’exécution sans appel ? On sait le rôle
néfaste que jouent les médias dans les affaires de
justice. On sait aussi le poids de l’opinion publique si
savamment orchestrée. Le fait-divers fait une rente à la
presse et des crapules dont on aurait même pas dû retenir
le nom ont les honneurs de l’Histoire, notamment depuis la
Restauration où les gazettes populaires le disputaient aux
feuilles de chou des colporteurs.
Les documents concernant les camps
d’extermination nazis et les romans qui les prennent parfois
comme contexte ne sont pas toujours lus dans un esprit de compassion et
les récits tels ceux de Christian Bernadac ont servi aussi et
servent encore de support aux instincts sadiques d’un certain
lectorat. Vu sous cet angle, la
télé-réalité nous réserve encore
bien des surprises et j’ai, hélas ! la certitude de ne pas
me tromper en affirmant que si la liberté en était
donnée, fleuriraient, sur les réseaux, des chaînes
thématiques consacrées à la torture et autres
gâteries du même genre, le tout sponsorisé par les
vendeurs d’accessoires en prise directe avec les sujets
traités. La délectation du public pour
l’hémoglobine des fictions cinématographiques,
celle des actualités télévisées, des
magasines de reportage ou, plus proche encore, des cadavres du bord des
routes, relève bien de la triste réalité.
Doit-on ranger les partisans de la peine de mort dans cette humanité - là ?
Admettons que non. Mais alors, à quelle justification font - ils appel ?
L’argument de l’effet dissuasif ne tient pas une seconde au
regard du fait historique et des statistiques effectuées dans
les pays non-abolitionnistes qui n’en confortent pas la
thèse.
Le supplice réservé aux
faux-monnayeurs que l’on bouillait vivants sur les places des
villes, en présence d’une foule où se trouvaient
souvent leurs pairs, foule dans laquelle opéraient les tireurs
de bourses, n’a jamais servi à éradiquer la
corporation des faussaires. Les exécutions publiques qui ne
cessèrent en France qu’en 1939, n’eurent aucun
impact sur l’état de la criminalité.
Protéger la société ?
L’arsenal dont elle dispose, tant par son code pénal que
par les moyens qu’elle se donne d’en appliquer les lois,
devrait être parfaitement suffisant pour assurer cette mission.
La suppression relativement récente des bagnes, dans la longue
histoire des prisons, s’inscrit dans une réflexion par
trop sporadique sur l’univers pénitencier et pose, outre
la question des conditions de détention, celle de
l’application des peines de sûreté ainsi que
l’évaluation de la dangerosité des détenus
lors de leurs sorties provisoires ou leur élargissement
définitif. Ceux qui prônent la peine de mort feraient
mieux de consacrer leur énergie à l’étude de
solutions alternatives susceptibles de donner aux familles des victimes
l’assurance d’une mise à l’écart des
criminels au sein d’un système digne des
prétentions d’une société qui se gargarise
en permanence des mots d’éthique et de morale. Et que dire
d’une politique de prévention directement liée au
combat contre les disparités socio-économiques ? Quant au
cas des terroristes, quel effet voulez-vous que le risque d’une
condamnation à mort leur fasse, eux qui n’hésitent
pas à se faire sauter avec leur charge explosive ? Sans vouloir
en minimiser le phénomène, il faut rappeler que notre
époque n’a pas le monopole de ces types d’attentats.
Les deux derniers siècles en sont parsemés, la
nouveauté d’aujourd’hui étant le changement
de cibles : on ne frappe plus les têtes mais la population.
Quelle raison profonde motive donc encore les défenseurs du
principe de la peine de mort , en admettant qu’ils n’aient
rien à opposer à cette plaidoierie ?
En fait, le mot raison ici n’a pas sa place.
Il s’agit plus d’une réaction instinctive
inspirée par la peur et la loi du talion, non corrigée
par une réflexion humaniste. Je ne peux guère faire
référence au “ tu ne tueras pas “ de
l’héritage judéo-chrétien, trahi de tous
temps par ceux qui se devaient et se devraient encore d’en
témoigner.
Il y a des cultures où l’existence
d’un être humain n’est qu’une manifestation
épisodique de la vie. Cette attitude trouve certainement son
origine dans la précarité des situations ou bien dans une
conception globale liée à une population
pléthorique dont la référence de base n’est
plus l’individu mais une cellule étendue, à
l’image des insectes sociaux.
Telle n’est pas notre conception de la place de l’homme.
P.S : L'appartenance à l'Union Européenne me rassure un peu...
Lettre ouverte aux Soeurs et aux Frères, Suite à la planche sur la peine de mort.
Réception du courriel suivant : “
Excellent plaidoyer, je comprends mais je ne peux pas souscrire
entièrement à cet idéal de pensée. “
Envoyé par une Sœur, ainsi que la réaction
d’un Frère avouant honnêtement ses réticences
s’il était touché dans sa chair ou celle d’un
proche, m’amène à rappeler aux Maçonnes et
aux Maçons , adresse dont je ne m’exclus pas, les
exigences auxquelles elles et ils ont souscrites lors de leur libre
entrée en Maçonnerie.
Le message humaniste que nous prétendons
diffuser, notamment par l’exemple, peut-il faire l’impasse
sur la peine capitale ?
Il ne s’agit pas ici d’aborder cette tarte à la
crême du pardon mais de l’essentiel : le retrait
définif d’un individu du corps social par sa mise à
mort. Est-il possible de ne pas souscrire entièrement à
un idéal de pensée ? Nous sommes bien là au
cœur vif du sujet : celui qui consiste, sans aucune
échappatoire, à effectuer un travail sur
nous-mêmes. Nous voici très loin des transcendances
ésothériques, au demeurant dignes
d’intérêt mais, avouons-le, plus gratifiant pour
notre intellect que critique de notre ego. Or, c’est ici que se
situe l’essentiel de notre chantier. Me croirez-vous si je vous
dis que ce face à face avec le miroir m’est moins plaisant
qu’une discussion sur la symbolique maçonnique ?
Cette pierre-là est la plus difficile
à tailler. Héritage culturel et instincts primitifs sont
comparables aux minéraux les plus durs. Ils nous constituent.
C’est en les soumettant à l’action des outils de la
réflexion que nous fournissent les éclaireurs de
l’esprit que sont les philosophes et même certains
mystiques que nous progresserons dans l’émancipation de
nos conditionnements.
Pour ce faire, la fraternité ne doit pas rester un vain mot.
Pierre SELOSSE
Grand Maître du G.D.U