PLANCHES ET TRAVAUX

L'EMPIRE AMBIGU
CHINE




    Pays resté longtemps mythique, le CATHAY de MARCO POLO fait l'objet de l'interêt du monde occidental.

    Depuis deux siècles, nous portons sur la CHINE un regard qui trahit nos craintes, notre étonnement et notre avidité.

- Craintes d'hypothétiques invasions.
- Etonnement face à des comportements incompréhensibles et imprévisibles.
- Avidité devant ce potentiel économique que représente plus d'un milliard d'hommes.

    Nous pourrons toujours observer la CHINE, la guetter, essayer de " l'apprendre ", nous ne la comprendrons jamais.

    L'organisation du monde chinois, la place de l'homme dans la cosmogonie, les systèmes de pensée philosophiques ou scientifiques n'ont, avec les nôtres, aucun point commun.

    Toutes nos tentatives de communication sont vouées à l'échec, en partie à cause de notre éthnocentrisme. C'est un peu comme si nous allions vers une autre planète avec l'obsession d'y trouver notre double pour nous rassurer contre une différence qui fait peur. Sans préjuger de la sincérité de nos sentiments, ce qui caractérise le mieux notre type de civilisation c'est son perpétuel désir d'entrer en relation.

    Ce désir n'a jamais été partagé par la CHINE. Ses portes ne s'entrouvrent que pour des besoins spécifiques. Elle ne partage pas notre curiosité. Nous lui sommes périphériques . Sa xénophobie légendaire méprise depuis toujours les " longs nez " que nous sommes. Nous lui paraissons ridicules et notre rationalisme lui demeure totalement incongru.

    Aux syllogismes d'ARISTOTE, les chinois préfèrent l'usage du symbole et le raisonnement analogique. La métaphore est considérée comme supérieure à la stricte déduction. Cette méthodologie n'en a pas moins contribué au savoir universel, témoin cette énumération non exhaustive :

- 168 av.J.C : Découverte des propriétés vasoconstrictives de l'éphédra que la médecine occidentale mettra deux mille ans à "réinventer " sous la forme d'un produit de synthèse : l'éphédrine.
- 100 ap. J. C : Invention du papier.
- 640 ap . J.C : Premières impressions de textes à partir de plaques.
- 618 / 907 : Sous la dynastie des TANG ,utilisation des empreintes digitales sur des fiches anthropométriques destinées aux étrangers. Cette technique servira aussi à authentifier les contrats.
- 1000 / 1050 : Perfectionnement de l'imprimerie par la création des caractères mobiles. A cette même période, apparition de la boussole, de la poudre à canon et du papier monnaie.
- 1111 : Première vaccination contre la variole, six siècles avant JENNER.

    Pour qui souhaite tenter une approche de la CHINE, il faut préalablement à l'étude des courants philosophiques, prendre en compte les trois facteurs suivants :

- Le Temps
- L'Espace
- Le Nombre

    Sur cinq mille ans d'histoire, que sont cinquante années passées ou à venir ? Que représente notre hexagone ? Que signifient cinq millions de morts ?

    Pour comprendre la démesure chinoise, permettez-moi de vous en donner une illustration en vous citant un fait qui, jusqu'ici, est presque passé inaperçu; je me porte garant des sources de cette information.

    En 1976, le sénateur CASTILLO, à la tête d'une représentation officielle du gouvernement argentin en visite à PEKIN, reçoit en réponse à une demande d'échanges culturels, scientifiques et commerciaux, la proposition suivante :
100 millions de chinois sous contrat pour la mise en valeur de la PATAGONIE argentine ( 1 fois la FRANCE )
La délégation rentrera précipitamment à BUENOS AIRES.

    Le territoire chinois a toujours été d'une très grande étendue et sensiblement aussi vaste qu'aujourd'hui dès le début de notre ère : 9 millions 560779 km carrés pour une population actuelle de 1 milliard 40 millions d'habitants et d’autres après la virgule.
S'il est vrai que le paysage démographique constitue une mosaïque de peuples en majorité asiates, la sinisation appliquée par le premier empereur de la dynastie des TS'IN, "TS'IN CHE HOUANG TI" celui de la grande muraille de CHINE ( 221 / 207 av- J.C ) n'a jamais cessé.
Ceux qui nourrissent l'espoir d'une désintégration de l'Empire du Milieu risquent d'attendre encore longtemps.

    Bien sûr, à première vue, l'histoire de la CHINE n'échappe pas au sort général des nations, à ces deux exceptions près, mais non des moindres : c'est une affaire entre chinois et ça commence vers 2800 av. J.C.
Je vous ferai grâce d'une succession de guerres qui, comme les nôtres, ont bouleversé l'échiquier des pouvoirs et des puissances en présence dans ce champ clos, avec l'alternance du centralisme absolu et l'anarchie des royaumes combattants.
Les seigneurs de la guerre qui faisaient faucher des têtes dans les années 25 à 44 et dont TCHANG KAI TCHEK fut du nombre s'inscrivent dans l'histoire chinoise. Le généralissime caressa même quelques temps l'idée de monter sur le trône du dernier Manchou ( 1912 ) avec l'appui des JAPONAIS.

    La période marxiste de la CHINE qui débute en 1946 avec la victoire de MAO TSE DUNG n'est qu'un avatar historique. L'idéologie a dû composer avec des points incontournables de la mentalité chinoise. L’aptitude des chinois, non pas à adapter comme les japonais, mais à faire cohabiter des systèmes qui, à première vue, paraissent incompatibles, en surprendra chez nous plus d’un. Que l’occident ne se méprenne pas ; le temps des canonnières est révolu : on ne pillera plus la Chine.

    Le matérialisme n'est pas une nouveauté pour la Chine. Mon propos n'étant pas de faire ici un cours détaillé sur les courants de pensée qui marquent la culture chinoise, je dois cependant essayer de synthétiser ses trois grandes composantes pour éclairer mon sujet.

    La première concerne le principe du YIN et du YANG dont l'origine se confond avec celle de la CHINE. La théorisation de ce concept lui est, en fait, postérieure. Il est indissociable de l'âme chinoise. Son contenu est simple. Il préside aussi à la conception de la médecine et de la cuisine.

    La théorie du YIN et du YANG part de l'observation banale de l'alternance des saisons, du jour et de la nuit, du chaud et du froid,etc... Elle fait de l'antagonisme apparent de ces phénomènes, non pas une dualité mais la composante d'un équilibre.

    Le diagramme ci-dessous est explicite : à mesure que le YIN ( le Noir ) est pénètré par le YANG ( le Blanc ) l'inverse se produit. La domination de l'un sur l'autre est impossible, de même que l'occupation complète d'un demi-cercle. Les proportions du YIN et du YANG sont toujours complémentaires. C'est, en quelque sorte, une évocation de la théorie ondulatoire, constante de la nature et du cosmos. Il en découle la notion d'interdépendance cosmique, la nécessité de l'harmonie de l'être vivant avec son milieu et la subordination des intérêts personnels à ceux de la communauté.



    La seconde source de la pensée chinoise découle de CONFUCIUS " KONG FOU TSEU " 551 / 479 av J.C. Il met en exergue les qualités civiques du citoyen, le respect de l'ordre, la glorification de l'effort et du sacrifice pour le bien commun. Il invente la vertu sociale.
Le troisième pilier n'est en fait qu'une réaction au trop grand matérialisme confucéen. LAO TSEU 570/490 av J.C reprend dans sa doctrine du TAO ( TAOISME ) les notions du YIN et du YANG en y ajoutant une volonté de discipliner les sens et les passions.

C'est le contrôle du MOI, c'est le visage qui cesse d'exprimer.

Le TAOISME est, en fait, plus complémentaire qu'opposé au confucianisme ; il parfait L'HOMME CHINOIS.

YIN et YANG, CONFUCIANISME, TAOISME forment, en s'interpénètrant, l'armature incontournable qui structure l'espace mental chinois sur un fond mythologique aux origines protohistoriques.

- Le Dragon, prédécesseur de l'homme, tantôt bénéfique, tantôt maléfique et qui détient la connaissance et les pouvoirs qui s'y rattachent.

- Le Ciel, confondu avec le destin et que le chinois sollicite souvent par l'intermédiaire des jeux de hasard dont il interprète les résultats.

- Le Culte Des Ancêtres, comparable à celui pratiqué par les ETRUSQUES et les ROMAINS, faisant de chaque foyer un temple et sacralisant la famille.
En résumé, la métaphysique chinoise ne pose pas la question du devenir de l'homme ni la raison de sa présence dans l'univers. Elle tend simplement à l'inscrire dans la mécanique de l'horloge universelle. Le rapport de l'être humain avec le surnaturel est de nature mercantile où n'entre pas en compte le mérite au sens judéo-chrétien. Il n'est pas fait mention d'un enfer ou d'un paradis ni d'aucune compensation hypothétique.

    Il convient donc de réussir sa vie en s'élevant économiquement ou intellectuellement dans la hiérarchie sociale. Ce qui explique, d'une part, le grand respect porté aux lettrés, d'autre part, la frénésie avec laquelle une grande partie des chinois s'adonne au commercenotamment ceux de la diaspora. Compensant l'interdiction qui leur est faite de posséder des terres dans de nombreux pays d'accueil, ils y ont pris en main la quasi totalité du négoce.

Au chapitre philosophies et religions vous aurez sûrement remarqué un absent de taille, le BOUDHA. Il ne s'agit pas d'un oubli.

    Le BOUDHISME prend naissance au NEPAL avec les révélations du prince GAUTHAMA, 563 / 483 av J.C.
Il intègre le principe de la métempsychose indouhiste mais il admet la fin du cycle dont les formes de réincarnation et la durée dépendent des mérites de l'individu. Il y ajoute le postulat suivant :

"Tout est douleur, la cause en est le désir ; supprimer le désir supprime la douleur."

    Apparu en CHINE au premier siècle de notre ère, et bien que répandu quelques temps dans la région de CANTON, le BOUDHISME n'y a pas trouvé de terrain de prédilection. Il n'est plus aujourd'hui qu'une infime composante du paysage idéologique.
On comprend aisément, à la lumière des systèmes évoqués précédemment, l'inadaptation du message BOUDHIQUE aux préoccupations des Chinois.

    J'ai tenté de mettre en évidence les constituants essentiels de l'identité chinoise. L'étude de la langue et de l'écriture révèle la prééminence de ces mêmes concepts. Ils règlent aussi le rituel du code des relations sociales, impliquant un choix spécifique de la communication écrite et parlée, selon une hiérarchie complexe par la multiplicité de ses composantes.

    Traduire un idéogramme sans en trahir l'esprit n'est concevable qu'à l'issue d'une longue pratique de la quotidienneté de la vie chinoise. Les événements de MAI / JUIN 89 ont déclanché sur nos médias une avalanche d'interventions de prétendus experts qui n'étaient que des condensateurs d'idées reçues. Leur méconnaissance du sujet les a conduits à une analyse partiale et subjective, véritable projection psychanalytique de nos schèmes. Nous avons eu droit à tout un inventaire d'un orientalisme de bazar et de poncifs occidentaux où se retrouvaient pêle-mêle la Sagesse des Maîtres, la Non-Violence, la CHINE QUI S'OUVRE, le Serment du Jeu de Paume et MAI 68 ! Tout cela affirmé avec le sérieux des spécialistes infaillibles et la légèreté des esprits irresponsables. Leurs pronostics erronés, leurs affirmations péremptoires contredites par la réalité des faits ne les empêcheront pas de réapparaître prochainement en intervenant sur d'autres sujets d'actualité.

    L'étiquette politique de l'actuel régime chinois peut parfaitement disparaître d'un jour à l'autre comme on peut changer celle d'une bouteille sans toucher au contenu. C'est en cela que réside l'originalité de la CHINE, son mystère et la fascination qu'elle exerce sur nous.

    Lorsque les étudiants de PEKIN ou de SHANGAI parlent de liberté, ils ne l'évoquent pas à titre individuel mais au nom d'un collectif contre un pouvoir centralisé.

    La Déclaration Universelle des Droits de L'Homme fait du Citoyen, dans le cadre de notre Constitution, l'unité de base du corps social. Elle place le droit individuel et son respect en préalable à toute législation organique.

    Parallèlement, c'est la famille qui sert de cellule constitutive de la nébuleuse chinoise. L'activité de chacun de ses membres lui est subordonnée pour contribuer à la réussite économique et sociale de cette entité. Les phénomènes extra-familiaux ne sont pris en considération qu'en vertu du péril qu'ils sont susceptibles de faire courir à la pérénité de ce microcosme. La majorité des révoltes ne sont donc que des réactions commandées par la nécessité de survivre pour s'assurer une descendance ; encore faut-il donner naissance à une majorité de garçons, le contraire signifiant la mauvaise fortune et le déshonneur.

    Le temps n'est pas bien loin où les petites filles étaient, dès leur naissance, abandonnées sur le bord des routes. Elles fournissaient, plus tard, la main d'oeuvre à bas prix et le cheptel des maisons closes. Avoir au moins un fils reste encore aujourd'hui la principale obsession du Chinois.

    Cette conception réductrice de la sociabilité ne facilite pas l'exercice d'un pouvoir étatique, d'où le recours à la coercition. L'individualisme à l'échelle familiale impose des limites au système. La pratique d'une déférente obéissance aux Anciens compromet lourdement les perspectives d'évolution permettant à la CHINE de revendiquer une place dans le concert des nations dites "modernes ".

    Nous savons, par expérience, le contenu et les conséquences du tryptique " Travail, Famille, Patrie ". Ces principes générateurs d'inertie sociale, de protectionnisme raciste et de nationalisme exacerbé sont l'apanage des régimes fascistes et corporatistes. Ainsi en est-il aujourd'hui de la CHINE. Le mot "PEUPLE " n'est signifiant qu'en tant que variante du terme de "POPULATION ".

    L' épopée ubuesque des mini-hauts-fourneaux, les unités agricoles de production inefficaces, les stages obligatoires à la campagne n'ont eu qu'une application limitée dans le temps, par bonheur pour la CHINE. Hormis ces expériences catastrophiques, quel est l'impact réel du COMMUNISME en CHINE ? LA CHINE N'EST PAS MARXISTE.

    Ses Révoltes ne sont pas Révolutionnaires. Elles sont l'expression de conflits entre catégories sociales : Ouvriers contre Paysans, les deux contre les Etudiants et les Intellectuels, la Classe Politique Dirigeante contre tout partage de l'hégémonie.

    Le pouvoir concède des avantages aux uns pour encourager ensuite la contestation des autres. L'Armée Populaire tire à PEKIN, les matraques en bois des Milices Ouvrières frappent à SHANGAI, les Paysans applaudissent et les étudiants paient.
La propagande cache mal la stratégie du régime qu'il utilise pour perdurer. La REVOLUTION CULTURELLE n'a pas eu d'autres raisons d'exister .Menée, pour le compte d'un MAO TSE DUNG déclinant, par des Gardes Rouges recrutés dans la jeunesse du sous-prolétariat des grandes métropoles, elle visait à faire reculer le pouvoir montant des intellectuels. Les destructions iconoclastes du patrimoine culturel ont eu un effet plus traumatisant dans la mémoire collective chinoise que les sévices physiques et les morts.

Cette pratique n'était pas nouvelle.

    Le premier empereur TS'IN qui fit bâtir la Grande Muraille procéda de même en ne laissant intacts que les ouvrages d'art tels que canaux d'irrigation, ponts, tunnels, les livres de technologie et de médecine, n'accordant la vie sauve qu' aux spécialistes de ces différentes disciplines.

Ce puissant souverain résumait ainsi l'essentiel de sa politique :

" La richesse d'un état est proportionnelle à l'abêtissement de ses sujets et, sa puissance, à leur avilissement."

Ce cynique mais lucide constat conserve toute son actualité, bien au-delà de ce temps et des frontières de la CHINE.

    Le pouvoir, qu'il soit individuel ou collectif, conduit toujours aux pires excès. L'Histoire est pleine de peuples trahis par des hommes providentiels portés par des idées généreuses ou convaincus d'être les artisans d'un grand dessein.

    Aujourd'hui et dans l'avenir, quel est et quel sera le genre de nos relations avec la CHINE ? N'en déplaise aux missionnaires de tous bords, nous n'avons et n'aurons rien d'autre que des liens commerciaux et technologiques ( transferts ).
    Nous resterons avec nos images de la CHINE, celles de nos musées et de nos lointaines guerres coloniales. Nos marchands continueront à nous présenter des "Semaine Chinoise" dans nos Grands Magasins, et nos clubs de vacances mèneront leurs troupeaux voir si la Citroën n'a pas laissé de traces sur la Grande Muraille.
Pourquoi en serait-il autrement ?

    A l'époque où TAIWAN était la seule Chine fréquentable, nous n'avons pas été plus loin dans nos vélléités de compréhension.
Mais est-il nécessaire de comprendre l'autre pour faire des affaires ?
Les USA qui sont depuis très longtemps en relation commerciale avec la Chine ont, semble-t-il, résolu le problème. Ce sont des chinois d'Amérique au sein des sociétés américaines qui traitent les marchés. Le pragmatisme yankee n'a jamais travaillé dans la finesse et le dollar n'a que faire d'une quelconque préoccupation culturelle.

    Pour ma part, j'ai voulu éprouver mes connaissances théoriques à la pratique du réel. Les circonstances m'ont amené à connaître depuis plus de huit ans une famille chinoise. Je l'ai reçue plusieurs fois chez moi, je n'ai jamais franchi sa porte. Je suis le correspondant scolaire de ses trois enfants (deux fillettes et un garçon).
    Né en FRANCE, WEN CHENG dont on a francisé le nom en VINCENT est l'exemple type de l'aptitude chinoise à conserver intacte son identité. Agé de quatorze ans, il semble que les dix années qu'il a déjà passées à l'école n'ont été pour lui qu'une succession de parenthèses secondaires dans sa vie quotidienne. Il a naturellement acquis le savoir qui lui était proposé et joué avec les copains de son âge dans les cours de récréation, mais il ne s'est pas constitué une culture composite sino-européenne. Je souhaitais pour lui cette confrontation, je l'imaginais difficile mais prometteuse et passionnante...

    ...elle n'aura peut-être pas lieu.

    Je continue cependant avec lui un travail comparatif concernant nos deux mondes. De parents originaires de TAIWAN il n'a de l'histoire chinoise qu'une version tronquée et révisée. Quant à la nôtre, elle a subi l'effet réducteur des manuels scolaires. Tout est donc à redécouvrir.

    La relation pédagogique a ceci d'intéressant pour le maître qu'elle l'oblige à pousser plus avant ses investigations dans des domaines supposés connus ou sur des sujets instinctivement occultés. Si je peux émettre des doutes sur l'efficacité de ma démarche j'ai, du moins, la certitude qu'elle m'aura fait progresser.

    J'ai essayé d'associer les parents à mon entreprise en prenant soin de ne pas froisser les susceptibilités.
Etranger à la famille, il m'a fallu accepter un statut, par elle concédé :

    je suis devenu l'Oncle et le Maître au sens Confucéen du terme. C'est une forme d'adoption qui rend possible mon intervention dans le respect des convenances. Les enseignants de nos écoles et lycées sont perçus différemment car ils sont considérés comme intégrés à l'institution et n'agissent donc pas à titre individuel.
    Evoquant des perspectives d'avenir pour VINCENT sa mère qui parle un peu le français m'a posé cette question prosaïque :

"Quel métier rapporte le plus ?"

    Voilà qui a le mérite d'être clair mais qui choque ma sensibilité puisque l'intéressé paraît d'office "mis sur la touche" . J'ai fort à faire pour tenter d'aborder la notion d'épanouissement personnel. Dès qu'il s'agit d'un langage réservé à l'énumération des besoins ou désirs profonds de l'individu (du moins tels qu'un occidental les conçoit...) l'incompréhension s'installe.
    Aidé par un ami de l'Institut des Langues Orientales et d'un étudiant de SHANGAI, j'ai fait rédiger une lettre en Chinois afin de préciser mes intentions et les objectifs visés. J'ai souhaité disposer de plus de temps avec l'enfant pour ne pas limiter mon action au travail scolaire mais pouvoir utiliser aussi le potentiel culturel que nous offre une ville comme PARIS.
    La traduction a été laborieuse car il n'est pas admis d'exprimer de façon littérale le sujet traité. Il faut utiliser la métaphore, argumenter à l'aide de morceaux choisis dans le légendaire populaire ou les auteurs classiques. L'interpellation directe n'est pas recevable car le message ne serait pas compris. A de nombreuses reprises notre ami chinois s'est refusé à calligraphier certains signes et idéogrammes car il était profondément gêné par mon insistance à obtenir des réponses rapides et sans équivoque.
    A la suite de cette correspondance, j'ai revu très souvent la famille, sans qu'il en soit jamais fait mention. Des attitudes nouvelles à mon égard, des sorties plus nombreuses pour VINCENT et même l'accord obtenu pour un voyage à l'étranger sont autant d'éléments d'une réponse partielle.

    Le Chinois pousse l'amour de la discrétion jusqu'au secret, servi en cela par des tournures de style qui permettent, par exemple, à deux personnes de n'être pas comprises par une troisième.

    Je ne terminerai pas mon exposé sans me livrer à mon tour à un exercice de prospective. J'ai longtemps cru, en dépit d'un lourd contentieux, dans un éventuel axe PEKIN /TOKYO ,une autre réalité se fait jour.

    TAIWAN possède aujourd'hui un formidable potentiel Technologique de pointe. Moyennant certaines concessions réciproques, les DEUX CHINES n'en feront bientôt qu'UNE, avec HONG KONG et SINGAPOUR.
    Le formidable réservoir de main d'oeuvre, les immenses ressources encore sous-exploitées de la CHINE POPULAIRE conjuguées au savoir-faire de la CHINE NATIONALISTE vont bouleverser l'échiquier politico-économique du monde en cette aube du troisième millénaire.

    Des échanges réguliers et ponctuels entre PEKIN et T'AI PEI, des milliers de techniciens et d'ingénieurs en formant d'autres dans toutes les villes universitaires de la CHINE CONTINENTALE, les incitations au retour destinées aux Chinois d'Outre-Mer, lesquels viennent suivre, en grand nombre, des stages d'actualisation au Chinois moderne (simplification de l'écriture, apport idiomatique du Pékinois...) dans les écoles spéciales de CANTON. Tous ces signes n'ont pas l'air d'avoir été perçus par nos sinologues. A moins que l'on ait considéré ces informations comme secondaires.

A propos, comment va l'EUROPE ?



( Texte révisé le 28/09/6004, Ecrit le 12/05/5989 )
( Paru en septembre 5989 N° 187-188 d'Humanisme, revue du Grand Orient de France )



Pierre Selosse
Grand-Maître du Grand.Devoir.Universel