Quelques Réflexions concernant la vie maçonnique





INITIATION ET SYMBOLISME

Depuis les origines, l'homme a ritualisé les temps forts de son existence et, plus particulièrement, le passage de l'état d'enfance à celui d'adulte, lié à l'acquisition de nouveaux savoirs. A nous d'en dépasser la forme pour en vivre le fond.

L'entrée en Loge et son Rituel de réception affirment d'emblée deux principes inséparables qui régissent cet instant capital de la vie Maçonnique :

Le désir d'être initié, la volonté d'accueillir.

Si, en dépit de nos souvenirs, nous ne pouvons être, en ces instants, dans la pensée intime du postulant, que le Rituel initiatique soit pour nous l'occasion privilégiée de nous interroger sur la vertu opérative du symbole appliquée à notre évolution individuelle.

Confrontés à la lettre, en savons-nous déchiffrer l'esprit ?

Au delà des formulations surannées, d'une certaine emphase et malgré l'impression d'érosion produite par le ronronnement répétitif des célébrations, il apparaît que nous prononçons des mots terribles par la gravité de ce qu'ils impliquent.

Nous usons du nom de frère ou sœur pour nous désigner les uns, les autres et nous prônons cette fraternité auprès des nouveaux récipiendaires comme un fait acquis et naturel. Nous savons pourtant la difficulté à vivre la famille profane.

 LE SYMBOLE : LANGUE MORTE OU LANGUE VIVANTE ?

Nous avons une trop grande propension à nous pencher sur les symboles, en nostalgiques des temps révolus, prenant les signes ésotériques comme une représentation achevée et définie des mystères qu'ils sont sensés révéler. S'il y a, bien sûr, une lecture archéologique induite par nos connaissances culturelles, nous devons nous efforcer d'y chercher ce qui peut faire écho à notre quête présente.

Une langue morte cesse de l'être quand elle nous parle du passé mais elle peut aussi servir de support à une langue vivante. La question d'un éventuel archaïsme du symbole ou de sa nécessité est en réalité une interrogation indirecte concernant l'usage que nous en faisons. Cette notion d'usage nous incite à réfléchir sur la place qu'il prend dans nos travaux et notre espace mental.

Sommes-nous naturellement prédisposés à la perception du langage symbolique ?

N'est-il pas à l'origine de la première écriture et n'a-t-il pas laissé des traces au plus profond de nous, à la limite de la mémoire et de l'instinct ?

Nous devons rechercher dans notre environnement actuel la présence possible de symboles anciens et l'émergence d'une symbolique nouvelle.

Notre monde génère-t-il encore de nouveaux symboles ?

Possédons-nous une symbolique personnelle ?

La " sémiologie de service " consacre la banalisation du signe. Elle le réduit au rôle de véhicule utilitaire dans un monde voué au matérialisme le plus sauvage. Aucun souffle spirituel ou poétique ne vient vivifier le génie des savants. L'aventure de l'espace ne se vit plus qu'en concepts économiques. Il y a autant de cupidité dans les vaisseaux spatiaux que dans les caravelles de Colomb.

Il dépend donc totalement de nous que perdure, non comme une tradition, mais comme un moyen contemporain de réflexion, le langage symbolique. A nous de savoir utiliser ce double regard qui, dépassant la forme et la matière, tente de déchiffrer l'essentiel. Nous serons alors, comme les anciens, capables d'enfermer en des signes nouveaux, pour des Initiations futures, la quintessence de nos travaux.

LE SYMBOLE : UN SIMPLE OUTIL

La lumière qui nous est symboliquement donnée à l'issue des épreuves et du serment Maçonnique n'est pas celle de la révélation. Elle permet au nouvel Initié de voir le cadre de son Atelier et de découvrir ceux qu'il rejoint pour un labeur à la fois personnel et commun, clairement défini. Aussi le Rituel initiatique nous engage-t-il sans équivoque à nous interroger sur l'état de nos travaux individuels et collectifs, dans l'Atelier autant que dans la vie profane. De même rappelle-t-il de façon implicite le devoir des Compagnons et des Maîtres à l'égard de l'Apprenti.

Le symbole est donc présenté, dès la première étape de l'initiation, comme un élément spécifiquement Maçonnique, non que nous en ayons le monopole mais parce qu'il est notre principal outil. Cependant, les interprétations qui en sont faites ne doivent jamais avoir un caractère restrictif et définitif.

Gardons-nous de contribuer à l'élaboration d'une déjà trop longue liste de dogmes.

Oswald Wirth écrit : " Les symboles interviennent pour nous rendre manifestes les vérités qui sont en nous et que nous pressentons.

Cette formulation est dangereuse ; c'est accorder aux signes un pouvoir révélateur alors qu'ils n'ont de sens que par les "projections" mentales dont nous les chargeons.

Il est, à ce sujet, fort intéressant d'étudier les supports symboliques en liaison avec les cultures qui les utilisent, à quelles fréquences, en quelles circonstances et pour quels usages ? Existe-t-il des universaux ?

Tous les symboles qui interviennent lors de la cérémonie initiatique nous paraissent évidents parce qu'inscrits dans un scénario linéaire dont le sujet nous est connu. Accessibles au néophyte, auquel d'ailleurs, nous prenons soin de les expliquer en relation avec les étapes successives évoquées lors de son parcours virtuel, ils ont constitué, pour certains d'entre nous, la première lecture dans l'univers de la symbolique. Leur omniprésence au cours de cet acte initial affirme leur fonction opérative en tant que support de lecture.

 DE L'USAGE D'UN RITUEL


 A son propos, il est capital de ne pas se méprendre. Ce mot n'est pas seulement la propriété des religions et des croyances, il définit un mode opératoire symbolique et répétitif dont les fonctions sont de servir d'ancrage et de rappel identitaire tout en contribuant à placer l'Atelier Maçonnique au Travail dans une intemporalité provisoire. Sortant du temps profane, le Maçon utilise une chronologie où n'intervient plus la notion des heures comptées dans une avance irréversible. Libéré de cette obsession, la perception qu'il a de lui-même et du monde et les mutations qu'il entend générer pour améliorer l'un et l'autre y gagnent en acuité et en rigueur.

 RÉFORMER UN RITUEL

Le Grand Devoir Universel invite les maçons et maçonnes à s’interroger sur les incohérences, les anachronismes et et les formules par trop répétitives des Rituels.

Nous savons que certaines librairies, et non des moindres, proposent à la vente les ouvrages les plus précis sur le sujet ; libre au lecteur curieux d'en faire usage. Quant au lecteur averti, qu'il sache que notre travail s'est préoccupé de l'actualité des symboles. Langage conçu par des hommes dont la cosmogonie n'est plus la nôtre, nous n'avons conservé que ceux qui restent signifiants au regard d'aujourd'hui. Les autres constituant le fond historique, nous les étudions dans l'esprit de la Chaîne d'Union, pour évoquer au mieux les Maçons qui nous ont précédés .

 DU TEMPLE

Du point de vue de l'orthoxie Maçonnique, le Temple est le local de travail des Loges. Il doit correspondre, dans sa conception et ses dispositions, à des normes et des aménagements précis, liés aux exigences des Rituels.

De notre point de vue, pourvu que le lieu respecte les critères de discrétion et d'indépendance, nous considérons que là où travaillent des Maçons, là est le Temple, terme que nous avons d'ailleurs abandonné.

Notre conception du Rituel n'impose aucune utilisation codifiée de l'espace en matière de déambulation. L'existence des Ateliers n'étant pas liée à des contingences économiques induites par la location d'une salle spécifique., de ce fait, le nomadisme des Loges est donc naturel.

 DU DÉCOR DES OFFICES

Dans le même esprit nous pensons que la plus grande sobriété doit présider à la conception des décors, tant en matière d'illustration qu'en nature de support.

Sans pour autant nier la qualité artistique et parfois l'intérêt historique de certains sautoirs, nous ne pouvons admettre la surenchère exprimée en dorures ou fils d'argent et l'existence d'un véritable marché de l'accessoire maçonnique. Il est des boutiques spécialisées dans ce genre d'objets qui n'ont rien à envier à celles qui fleurissent sur les lieux de pèlerinages, toutes religions confondues. On comprend, à la vue des prix pratiqués, le reproche d'élitisme fait aux Obédiences, à quoi s'ajoute encore l'obstacle que constitue le tarif prohibitif des capitations. Pas étonnante alors la pauvreté du Tronc de la Veuve !

DES VERTUS LIMITÉES DU SILENCE

Tenu, dans la majorité des Obédiences, au silence lors de son apprentissage, le Maçon, par l'obligation qui lui est faite d'écouter sans intervenir autrement qu'au moyen de l'écriture, apprend à différer l'expression de ses opinions.

Cependant, le Grand Devoir Universel considère comme essentiel le droit à la parole pour les Apprentis, constat ayant été fait qu'une question différée, donc en décalage, obtenait généralement une réponse beaucoup moins pertinente et précise. Il nous est de plus apparu évident que la mutité s'opposait au principe de participation indispensable, à nos yeux, à toute démarche pédagogique.

Enfin, le maintien catégoriel de cette contrainte est contraire au principe égalitaire appliqué au sein d'une loge.

Cette prise de parole, dans le nombre des interventions, n'est pas limitée. C'est au/à la Vénérable de veiller à une répartition équitable du temps d'expression des intervenants et de susciter la participation de tous.

Cependant, le souci d'équité dans la répartition du temps de parole ne doit pas l'emporter sur la qualité du discours.

 DE L'USAGE DU SECRET


Il faut en distinguer les deux applications : celle liée à l'appartenance et celle afférente aux travaux et rituels des Loges-Ateliers.

Le secret de l'appartenance est une affaire strictement personnelle. En fonction du climat politique et social, il s'est très souvent imposé comme une mesure de sauvegarde. Mais il a aussi nourri les fantasmes des éternels dénonciateurs de complots.

La connotation négative du mot "secret" est amplement exploitée par nos détracteurs. Celui de "discrétion" serait préférable puisqu'apprécié comme une qualité. Cette appellation serait surtout plus juste car nous ne sommes dépositaires d'aucun pouvoir surnaturel et le mystère que la Maçonnerie entretient relève de l'alchimie symbolique et spiritualiste et non d'une quelconque machination.

Quelle est donc la fonction du secret au sein des autres Obédiences ?

Elle sert essentiellement à définir un espace mental.

Barrière à la fois symbolique et réelle, le secret partagé par ses initiés donne corps au monde Maçonnique et jamais l'expression entrer dans le secret n'y a été mieux employée. Cette Initiation liée au secret est une spécificité de la Maçonnerie traditionnelle. Elle a fait couler beaucoup d'encre et sert encore aujourd'hui de sujet d'affabulations délirantes, facilement réfutables puisque incompatibles avec les exigences de la vie Maçonnique.

 
LE SECRET : UNE PRISON POUR LA VÉRITÉ

Le Grand Devoir Universel pense, pour sa part, que le partage des valeurs Maçonniques et l'implication des individus et des groupes dans leur pratique constituent un lien suffisamment fort pour se substituer au secret comme moyen d'identification et d'affirmation d'une appartenance.

L'obsession du secret concernant notamment l'initiation est un serpent de mer que nous avons rangé définitivement au rayon des curiosités. Pourquoi ? pour les raisons suivantes:

    - Le sens d'un rituel ne tient pas au secret dans lequel il est pratiqué mais à l'état d'esprit des acteurs qui le vivent : profanes en voie d'initiation, Maçons en cours d'élévation, officiers en charge des rites, assistants membres         des Loges-Ateliers concernées.

    - La forme du secret a fini par prendre le pas sur le fond et la Maçonnerie, en s'en drapant avec complaisance, s'étonne aujourd'hui des images alternatives et caricaturales qu'elle évoque : une société secrète dangereuse ou     une association d'adeptes d'un jeu de rôle au folklore fumeux.

On ne peut pas, à la fois, prétendre œuvrer à la diffusion des valeurs universelles de la Maçonnerie et se comporter en dépositaire exclusif d'un secret de fabrication.


ÊTRE RECONNU, C'EST SE RENDRE VISIBLE

Vivre dans le secret n'est pas la moindre des contradictions que vivent aujourd'hui les Obédiences en mal de reconnaissance "normative"

On ne peut prétendre s'inscrire dans le tissu social en s'y enkystant. Les Grands Maîtres poussent des cris d'orfraies quand, après avoir ouvert leur porte au journalisme dit d'investigation, ils accusent les médias de vouloir en dire trop.

Qui y a-t-il donc de si compromettant ou de si inconcevable à montrer les décors d'un temple ou les phases d'une initiation ?

Les images en sont-elles insoutenables ? Prêtent-elles à rire ?

La lecture symbolique en est-elle indécryptable au risque de révéler quelque formule magique capable d'assujettir le monde ?

Ce n'est pas en développant le syndrome du "peuple élu" que l'on désamorcera la pompe à fantasmagories.


NON À L'INCOHÉRENCE DES TRAVAUX SÉPARÉS

 C'est pour avoir travaillé la symbolique des grades que le G.D.U recommande l'abandon des Tenues spécifiques de Compagnon ou de Maître .

La plupart des Obédiences travaillent aux trois grades : celui d'Apprenti, celui de Compagnon et celui de Maître. Elles élèvent au niveau d'un principe dogmatique la compartimentation des grades dans les rituels usités. Elles imposent ainsi aux Maçons un climat de mystère qui, selon nous, mythifie l'étude des symboles.

Qu'il y ait des étapes dans l'acquisition d'une maîtrise des outils et d'une méthode de travail reste une évidence et nous sommes convaincus de la nécessité, pour l'individu, d'avoir des points de repère afin qu'il puisse jalonner ses premiers pas dans sa vie Maçonnique. Par contre, affirmant constamment l'inaccessibilité à l'Initiation parfaite, nous ne pouvons accepter de lier le principe des grades à celui des degrés de connaissance puisque cette connaissance même est, par nature, inquantifiable.

On ne peut donner de valeur à des fractions de savoir à l'aide d'un curseur sur une droite illimitée. De plus, en établissant ce lien, on ne peut que courir le risque de hiérarchiser les rapports entre les Frères et les Sœurs. Or, les grades ne sont pas pourvoyeurs de pouvoirs mais de devoirs. Il en est de même pour les offices.


ENSEIGNER, C'EST APPRENDRE ENSEMBLE

 Face à l'infini du savoir, rien ne peut justifier une prétention corporatiste visant à diviser le Chantier. Les tenants de la séparation des grades aux degrés supérieurs justifient l'orthodoxie de leur pratique au nom de l'incapacité supposée des grades inférieurs à comprendre la symbolique alors utilisée. C'est, selon nous, instituer des barrières arbitraires en préjugeant, de manière restrictive, des aptitudes intellectuelles de chacun. C'est aussi aller à l'encontre du principe même de l'apprentissage car le Compagnon et le Maître ont toujours travaillé au su et au vu de tous. La pratique étant la principale et, souvent, l'unique méthode d'enseignement, eu égard à l'illettrisme, il est totalement absurde d'imaginer, sur le Chantier, une partition hermétique du travail. Le croire, c'est alimenter la paranoïa de certaines Obédiences dont les pratiques et les obsessions relèvent plus de la psychanalyse que de la philosophie. Quant aux supposés mystères ou secrets ainsi révélés et compris partiellement, il serait plus conforme à l'esprit Maçonnique de s'en réjouir que de le regretter.

Justifier la partition des Rituels rend totalement caduque et contradictoire la paranoïa du secret. Pourquoi cacher ce qui ne peut être d'emblée compris ? N'est-il pas plus incitatoire de faire entrevoir des puits à la soif de connaissance ? De même qu'il est donné aux Compagnons et aux Maîtres de retravailler les symboles de l'apprentissage lors des initiations, au premier degré pour les uns, au premier et au second degré pour les autres, de même l'Apprenti et le Compagnon préparent leurs Elévations respectives en étant assistants ou acteurs des Rituels spécifiques aux autres degrés. Qui peut d'ailleurs prétendre avoir tout "exprimé" d'un symbole ? existe-il une hiérarchie des valeurs symboliques dont la réalité induirait celle d'une élite Maçonnique qui en possèderait la gestion ?

DES GRANDS INITIÉS ?

Certaines Obédiences le conçoivent puisqu'elles réservent à des Ateliers dits "de Perfection" la poursuite de la Quête Initiatique. Leurs membres en sont co-optés et c'est en leur sein que s'y recrute la majeure partie des cadres législatifs et administratifs de leur Ordre.

Pour sa part, le G.D.U considère les Ateliers de Perfection et leur rituel indubitablement empreints d'une connotation déiste et mystique, héritée directement de la Maçonnerie anglo-saxonne et contraire à la nature laïque de son identité.

Il y a quelque chose de religieux à accréditer l'idée d'un savoir symbolique susceptible de conférer des pouvoirs supranormaux, de livrer des révélations terrifiantes, surhumaines et réservées à une catégorie de Grands Initiés. L'auto-sacralisation de ceux qui prétendent ou laissent à croire qu'ils en détiennent des parcelles, ne peut que desservir la cause et faire le jeu de nos détracteurs.

A l'heure où les Sectes n'ont jamais été aussi florissantes, ils devraient se garder de leur penchant ostentatoire pour les titres emphatiques, les cordons emperlés et les présences figuratives, laissant ce genre de hochets au Grand Mamamouchi.

C'est là ouvrir la voie à de nouveaux clergés ou en perpétuer l'existence. Telle n'est pas notre conception d'une Maçonnerie humaniste.




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