IL S'AGIT D'APPRENDRE À APPRENDRE


    C'est par des qualités humaines qu'un Maçon valorise son travail et par le don qu'il doit avoir d'en partager les fruits, et surtout, d'enseigner à les faire naître. Enfin, quelque soit son degré d'élévation dans l'aptitude au raisonnement, ses facultés à analyser et celles, après synthèse, d'en tirer conséquence, le Maçon doit toujours garder en mémoire la fragilité des vérités considérées comme telles.

    L'image de l'encyclopédiste qui dressait l'état des sciences et des techniques pour en léguer l'héritage aux générations futures n'est plus concevable aujourd'hui. La recherche systématisée amène régulièrement son lot de découvertes et, surtout, contredit bien souvent des postulats trop hâtivement considérés comme définitifs.

    L'époque où les concepts établissaient durant des siècles l'ordonnancement du monde à l'usage de peuples entiers est inexorablement révolue. Il en résulte une désacralisation du chercheur et du savant dont l'efficacité s'évalue bien plus en retombées économiques qu'en bouleversements possibles en matière de philosophie et de progrès humaniste. Or, la matière ésotérique et ceux qui la travaillent ne sont pas à l'abri de ce genre de risques. Apprentissage, Compagnonnage, Maîtrise correspondent plus à des états d'esprit qu'à des niveaux de connaissance.

    Cela passe par une accession à l'autonomie, seul garant d'une participation constructive au travail commun. Exploitant ses potentialités en restant attentif à l'évolution des autres, le Maçon est tout à la fois celui qui donne et celui qui reçoit. Dans l'Initiation, ce n'est pas tant le savoir en soi, au demeurant, de l'ordre du symbole, qui en fait un moment intense dans la formation de l'Apprenti, du Compagnon et du Maître mais son pouvoir d'accréditer le passage d'un état à un autre.

    En dehors donc du contrôle d'acquisition d'un savoir symbolique formel exigé pour chaque élévation, le souci majeur d'un/d'une vénérable de Loge-Atelier et des Maîtres(ses) qu'il/elle consulte doit être d'évaluer l'aptitude du Frère ou de la Sœur pressenti à œuvrer dans le respect mutuel et l'esprit solidariste de la Maçonnerie. La définition spécifique des grades telle que la conçoit le Grand Devoir Universel justifie pleinement l'exclusive des travaux omnigrades et communautaires. La voici donc pour chacun d'eux.

APPRENTI(E)

    L'état d'Apprenti(e) résume la destinée du Maçon et de la Maçonne.

    En Maçonnerie, apprendre n'a de raison que si l'acquisition est tout aussitôt mise en pratique. Attendre d'en savoir plus c'est, par définition, remettre à jamais, puisque notre ignorance est incommensurable.

    L'apprentissage c'est aussi un parcours personnel durant lequel l'individu mène une réflexion sur lui-même : qu'attend-il du vécu maçonnique? Comment compte-t-il s'y impliquer ? De quels moyens propres dispose-t-il en complément des outils symboliques ?

    Conduit(e) à porter un regard conscient sur sa vie profane, l'Apprenti(e) tente d'en effectuer l'inventaire et l'évaluation. Dans cette tâche difficile, il/elle doit toujours garder à l'esprit qu'il s'agit d'un passage obligé, franchi précédemment par toute sa fratrie Maçonnique. Les Frères et Sœurs de sa Loge-Atelier et, plus particulièrement le Surveillant(e)-Instructeur(trice), sont là pour baliser sa route et l'assister, comme il est dit dans le rituel de son initiation.

    Le Premier Degré est une étape majeure de la formation. Dans le respect du rythme d'évolution de chacun, il établit les fondations de l'architecture individuelle et prépare l'insertion au chantier collectif du Grand Œuvre.

COMPAGNON(NE)

    L'état de Compagnon(ne) illustre parfaitement la pratique de deux grandes valeurs Maçonniques : celle de la transmission des connaissances et celle du partage.

    Le/la Compagnon(ne) n'est plus seulement responsable de lui/d'elle-même ; son devoir est de contribuer à la formation des Apprenti(e)s pour faciliter leur intégration au travail du Chantier. Gardant en mémoire ses premières errances, il/elle peut se prévaloir de l'expérience acquise pour rassurer les uns et conseiller les autres. Lien entre le/la Vénérable Maître(sse) d'Œuvre, les Maîtres et Maîtresses et les Apprenti(e)s, il/elle est le mortier de l'Appareil de l'architecture de sa Loge-Atelier.

    Son nom évoque le partage du pain des Agapes.

    Cheville ouvrière des travaux entrepris, il/elle se doit de préfigurer, en les incarnant, les qualités du/de la Maître(sse) qu'il/elle se destine à devenir. Il/elle n'a plus seulement à exécuter les tâches mais contribue à les concevoir.

    Le Compagnonnage doit conduire le/la Maçon(ne) à la mise à jour, au développement et à la maîtrise de ses potentialités, pour le service de l'idéal Maçonnique.

MAÎTRE(SSE)

    La Maîtrise n'est pas synonyme d'achèvement ; elle place le Maçon et la Maçonne dans l'intemporalité d'une quète éternelle.

    A la fois outil et matière, le/la Maître(sse) travaille à l'acquisition et à la transcendance des connaissances, progressant individuellement et collectivement tout en servant le dessein Maçonnique.

    Invisible pilier, il/elle supporte avec la fratrie Maçonnique les voûtes d'un édifice dont le/la Vénérable incarne les clefs. Son élévation n'est pourvoyeuse que de devoirs.

    Le/la Maître(sse) n'est celui/celle de personne. C'est son comportement exemplaire qui doit susciter l'émulation et stimuler le courage. Il/elle doit donc pleinement s'investir dans les travaux de sa Loge-Atelier mais aussi témoigner de cet engagement au cœur du monde profane.

    Enfin, plus que tout autre Frère ou Sœur, lui incombe l'impérieuse mission de pressentir ceux et celles jugées dignes de rejoindre le Chantier et dont la venue peut seule garantir la pérennité de la Loge-Atelier et l'avenir de la Maçonnerie universelle.

DES DEVOIRS DU/DE LA VÉNÉRABLE

    Le/la Vénérable assume la charge de Maître(sse) d'œuvre du Chantier.

    Au sein de la Loge-Atelier, il/elle doit à la fois garantir les libertés individuelles tout en rappelant à chacun ses devoirs Maçonniques. De lui/d'elle dépendent la cohérence et la sérénité des travaux, la qualité de l'expérience à vivre et la conscience que peuvent avoir les Frères et les Sœurs d'une progrès de tous à la fin d'une année Maçonnique. :

            - Comme l'Apprenti(e), il/elle a tout à apprendre

            - Comme le/la Compagnon(ne), il doit servir

            - Comme le/la Maître(sse), il/elle a le devoir de transmettre.

DU TRAVAIL DE LA PIERRE

    Certaines familles Maçonniques déplorent qu'il ne soit pas fait une plus grande place au Travail de la Pierre, à l'outil du symbole, et considèrent comme lui étant étranger un certain nombre de planches traitant de faits de société.

    C'est l'éternel conflit issu de l'existence des courants spéculatifs et opératifs.

    Le Grand Devoir Universel estime qu'il s'agit là d'un faux débat.

    Chacun taille la Pierre comme il peut et comme il sait.

    Que la variété donc s'exprime et, s'il advient qu'à certaines périodes, une place plus importante soit prise par les grands problèmes de ce temps, profitons-en pour y réfléchir en Maçon. En fermant la porte de l'Atelier, l'Hospitalier(e)-Couvreur(euse) ne fige pas la réalité profane sur le seuil.

    Que nous ayons hors de notre Atelier le devoir d'être chacun un témoin actif de l'esprit Maçonnique ne doit pas nous dispenser, ou mieux encore, nous priver de mener à plusieurs des actions ponctuelles. Sachant que, pour une telle entreprise, il faut occulter la notion de temps, nous devons encourir le risque de nous sentir, parfois, infiniment dérisoires et d'éprouver, comme ceux qui accomplissent des tâches parcellaires, un sentiment de frustration et d'inutilité. Nous possédons cependant de quoi donner corps aux symboles et nous devons sortir de l'usage abusif du verbe dont la dérive conduit bien souvent au contentement de soi. Les idées qui ne s'incarnent pas sous une forme quelconque d'expression tangible, qu'elle soit celle d'un engagement actif ou d'une création, n'ont aucun intérêt ni crédibilité. Elles ne font qu'alimenter des discussions stériles. De même risquons-nous de dénaturer des concepts en les privant d'application. Un Maçon ne travaille pas sur simulateur.

ÊTRE À LA FOIS CONCEPTEUR ET MATÉRIAU

    Dans le cosmos Maçonnique, chacun d'entre nous est un univers inscrit dans une galaxie formée par l'ensemble des autres. Il ne tient qu'à notre volonté d'établir des liens qui soient autres que ceux des atomes. Naturellement, notre fraternité prendra tout son sens si nous acceptons, en confiance et simplicité, d'évoquer notre démarche, nos tâtonnements, de même que nos progrès relatifs. Là se trouve la véritable matière, minerai tout à la fois appauvri par nos vicissitudes et cependant si riche, à condition d'avoir la patience et l'obstination de l'orpailleur. Certes, nous aimerions revenir de nos tenues avec la gratification d'une évidente progression personnelle alors que nous n'avons que trop souvent l'impression de n'avoir accompli qu'un rite de plus parmi d'autres.

    Ne nous méprenons pas, l'Atelier n'est pas un self-service. Si nous n'apportons rien, nous n'aurons rien à partager ensemble.

N'ATTENDONS PAS LA PERFECTION POUR AGIR

    Nous ne prétendons pas résoudre toutes nos contradictions. Nous pensons seulement éviter qu'elles nous soient familières et que nous finissions par les accepter. Notre objet n'est pas d'opposer la pensée à l'action mais de rappeler que le progrès passe par leur symbiose permanente, la pensée s'enrichissant de l'expérience et l'action bénéficiant de la réflexion. Cependant, la pensée doit rester maîtresse de l'action. Nous voulons un monde où l'être humain soit en mesure de trouver les conditions d'épanouissement de ses potentialités constructives.

    Dans ce contexte, nous n'avons pas seulement pour vocation de reproduire ou de parfaire les modes opératoires de nos anciens ; la Loge-Atelier est un laboratoire au sein duquel il nous faut trouver les formules d'un humanisme de progrès applicable dès maintenant. N'attendons pas la perfection pour agir.

    Certes, le monde bouge, ou, plutôt, il s'agite. Sous l'effet de ses convulsions, on y meurt de guerre ou de faim tout aussi banalement qu'au temps des cavernes mais sous le regard médiatique des caméras. Nous ne pouvons plus ignorer notre part dans la responsabilité collective et déléguer à l'action humanitaire le soin d'alléger notre honte et notre remord comme le croyant médiéval chargeait un tiers d'aller à sa place en pèlerinage pour lui acquérir des grâces et des mérites.

    A l'heure des solitudes désespérées et des conflits de toutes sortes, la Maçonnerie, de part sa nature, s'impose comme une voie humaniste médiatrice et génératrice de progrès.



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