LE FRANÇAIS, UNE LANGUE EN SURSIS

 

    L’Histoire confirme que la conjugaison de la puissance militaire avec la suprématie technico-économique favorise toujours l’imposition égémonique de l’usage d’une langue. Ainsi en est - il de l’anglo-saxon.

    Si la pratique du russe n’a pas dépassé les frontières des états satellites de l’URSS, c’est qu’il lui manquait, pour ce faire, de la seconde condition.
L’utilisation de l’anglo-américain à l’échelle planétaire n’est pas là pour servir des idées hormis celle d’un modèle mercantile où n’existent que deux catégories d’êtres humains : ceux qui produisent et ceux qui ont les moyens de consommer. Corollaire à la mondialisation de cet axiome, la diffusion de glossaires spécifiques aux différents secteurs concernés : hautes technologies et finances. Peut-on d’ailleurs encore, dans ces cas là, parler d’une langue ? La quasi absence de syntaxe, alliée à l’abus de néologismes des plus fantaisistes, ont donné naissance à des sabirs indigestes, à faire se retourner Shakespeare dans sa tombe !     

    Persuadée de donner une image moderniste, la majorité des entreprises françaises ainsi que les pôles de recherches scientifiques communiquent à l’intérieur même de leurs structures avec cet idiome, au risque de quiproquo aux conséquences parfois catastrophiques. Et que dire des manipulations inadéquates de matériels aux modes d’emploi des plus succincts ou, qui plus est, inexistants. Certains patients traités en radiothérapie n’y ont pas survécu.

    Cette “pathologie contagieuse” touche aussi la totalité des disciplines universitaires et il n’est pas rare qu’on assiste, lors de communications au cours de colloques, à la lecture de documents rédigés initialement en anglais par des chercheurs français, seule condition pour que leurs travaux aient quelque espoir d’être édités. Or, pour ne prendre que  l’Histoire, la philosophie, la sociologie et les domaines littéraires, la traduction du français à l’anglais est source d’un appauvrissement des contenus. Comme le disent si bien les italiens “ traduttore, traditore” ( traducteur, traitre ).

    Le monde intellectuel se fait ainsi complice de ce nouveau colonialisme insidieux.

    Si nos gouvernements n’y prennent garde, le français perdra son statut de langue diplomatique et disparaîtra de la rédaction des traités internationaux. Si la marche du monde n’en dépendait pas, et  par conséquent, notre destin, la chose serait secondaire  ;  ça n’est pas le cas. De nombreux pays reconnaissent à notre langue une précision et des subtilités qui sont autant de garanties aux risques de dérives interprétatives des textes signés. Le français hexagonal, même dans les pays francophones, est considéré comme  une référence irremplaçable car c’est le seul qu’une académie encadre, vivifie et protège. L’invasion des termes anglo-saxons qui ont, chez nous, la faveur de toutes les classes sociales frise le ridicule. Ils ne sont bien souvent que des mots d’origine française ayant retraversé la Manche après avoir été anglicisés.

    Le travail du traducteur, quand il s’agit d’ouvrages littéraires, correspond à une véritable réécriture. Certains auteurs le reconnaissent volontiers, conscients qu’ils sont de ce qu’ils lui doivent, eu égard au succès de leurs livres dans une autre langue que la leur. Il n’est pas rare alors, qu’ils décident de partager leurs droits d’auteurs avec ce dernier.

    La recherche d’équivalences n’aboutit pas toujours pour la simple raison que certaines représentations intellectuelles d’un objet conçu par l’esprit, peuvent être totalement étrangers à la nature profonde d’une culture donnée : une saga islandaise, un conte oriental, une légende précolombienne et les écrivains qui en sont les héritiers ne portent pas en eux les mêmes repères. L’imaginaire des uns peut être inconcevable chez les autres. La traduction de certaines communications issue des travaux d’un congrès, bien souvent truffée de non-sens et contre-sens illustre, s’il en fallait des preuves, les difficultés inhérentes à ce genre d’exercice.

    Il est des groupes ethniques, par exemple, qui ne possèdent pas un vocabulaire adapté à l’expression de concepts philosophiques et au domaine de l’abstraction.

    Le langage n’est donc jamais superficiel mais le réceptacle de la nature profonde d’une culture et d’une civilisation ; L’écriture lui donne sa pérénnité.

                                                                                                         

                                                                                                          Frère Clément BAYEUX